Si Chaplin m’était conté (mon coup de coeur pour un film mythique)

Je m’en souviens comme si c’était hier. Dans l’immense salle pleine à craquer des Champs Elysées, le soir de la sortie du film, les lumières se rallument et le public applaudit à tout rompre. Après plus de deux heures de rires et d’émotion, je ne devrais pas être étonnée de cette réaction. Et pourtant… qui aurait pu imaginer un tel enthousiasme collectif après avoir lu les critiques, tièdes - au mieux - qui avaient accueilli la sortie du Chaplin d’Attenborough?
Mais que reprochait-on au juste au film du réalisateur encensé lors de «Gandhi»?
Tout d’abord d’être un film biographique. Les français n’aiment pas les biographies… enfin sauf « Amadeus » ou « Gandhi » pour ne citer que ceux-là ! Ensuite, d’être une biographie trop fidèle au livre… autobiographique! On a également reproché au film de rester trop évasif sur certaines des conquêtes du Maître et trop insistant sur d’autres. On a dit que l’histoire était trop simple et lisse, que le personnage de Chaplin collait trop au vrai… que sais-je encore ?
C’est dans ces cas-là qu’on s’aperçoit à quel point les critiques de cinéma manquent parfois de recul et rebondissent sur un « bon mot » ou sur la dernière idée « intéressante » ou « à la mode » plutôt que de raisonner avec le cœur et les tripes.
Parce que franchement, tout ça, ça ne tient pas la route. Parce qu’un film comme « Chaplin », ça prend aux tripes. Parce que qu’importe si telle conquête a eu plus d’importance que telle autre dans la réalité ? Ce qui compte, c’est qu’on se laisse emporter par le tourbillon d’émotions que nous renvoie l’écran. Et que quand on aime Chaplin, le vrai, ses films, son œuvre, on le retrouve totalement, on se replonge dans son enfance, et que c’est un vrai moment de bonheur.
Si l’on relit les critiques de l’époque, le seul qui s’en tire avec les honneurs, c’est l’acteur principal Robert Downey Jr.
On salue la performance de l’acteur, qui incarne Charlot de 19 ans à 80 ans, on admet qu’il en a la grâce, l’allure, la gestuelle, le grain de folie, le talent, le génie… Bien sûr, tout cela va de soi. Dix ans après, je ne peux encore imaginer d’acteur plus approprié pour incarner ce rôle mythique. Il restera à jamais celui qui a ravivé la mémoire de Chaplin; le temps d’un film, il est devenu Charlot, le vagabond, le réalisateur, le propriétaire de studio qui a fait fortune à Hollywood… Robert Downey Jr. s’est tellement confondu avec son personnage que parfois, dans mon esprit, Charlie Chaplin est né le 4 avril 1965, vit à Malibu, a un fils qui se prénomme Indio et, bien qu’ayant encore une longue carrière devant lui, peut d’ores et déjà se considérer comme l’acteur le plus talentueux sur terre.
Cependant, les critiques n’ont pas tout à fait raison. Si Robert Downey Jr. a lui seul crée l’événement avec ce film, les acteurs qui font un bout de chemin à ses côtés n’en sont pas moins méritants.
La tendresse de Moira Kelly, l’amour de sa vie, est irremplaçable; la beauté sauvage  et mystérieuse de Milla Jovovitch, inégalable; l’extravagance de Kevin Kline, excellent Douglas Fairbanks, renversante; la folie furieuse de Nancy Travis, bouleversante.
Ces seconds rôles, et beaucoup d’autres, ont tous permis à l’acteur principal d’évoluer dans un monde à l’authenticité savamment reconstituée, qui nous mène des débuts londoniens sur les planches au triomphe hollywoodien puis à l’exil de Charlie Chaplin. Une épopée de toute une vie, racontée fidèlement par un Chaplin vieillissant et son écrivain et confident, incarné par le majestueux Anthony Hopkins, tout en retenue et en intelligence.
« Chaplin » est un film qu’il faut avoir vu en salle mais qu’on peut revoir chez soi des dizaines de fois avec le même bonheur.

Isa, juillet 2002

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